De l’art de se défamiliariser…

Cela fait plusieurs semaines (d’où mon absence prolongée) que je « planche » sur cette chronique, la trouvant tantôt imparfaite, tantôt incomplète, tantôt sans intérêt pour tout autre que moi, etc, etc. Et puis, je me sens aussi, et particulièrement en ce moment, aux prises avec mes blocages. Blocages conscients, blocages inconscients, quels qu’ils soient ce sont des empêchements. Empêchements créatifs, d’expression, de réalisation de soi, brouilleurs de fréquence libératoire. En décidant de me lancer dans ce projet de blog, j’ai aussi décidé que l’écriture serait ma fréquence libératoire, mon vecteur d’expression créative. Mais ce n’est pas toujours si simple, et surtout, ce n’est pas toujours linéaire. L’accès au sentiment de légitimité dans un domaine, s’acquiert avec le temps, la témérité, la persévérance, le respect de soi et le COUPAGE DE CORDON…

Aaron Siskind – Pleasures and Terrors of Levitation

Lorsque j’ai tapé Rosa Nicolosi Furritana dans le cartouche de recherche de Google, au milieu des profils linkedin et autres Facebook, deux éléments on immédiatement attiré mon attention. Mes yeux se sont d’abord posés sur une photo de Claudia Cardinale de 1968, magnifique, interprétant le rôle de Rosa Nicolosi dans le film franco-italien de Damiano Damiani, Il giorno della Civetta (La Mafia fait loi). Et puis, un peu plus bas dans la page, je suis tombée sur le site internet bodysoulintegration.com, d’une certaine Rosa Nicolosi aux Etats-Unis. En d’autres termes, le cœur de mon inconscient a balancé entre une femme sublime, grande dame du cinéma des années soixante, incarnant l’épouse d’un homme visiblement impliqué dans des histoires douteuses, et un site de développement personnel vantant les bienfaits du rapprochement entre le corps et l’âme afin de trouver, si non le bonheur, tout au moins son centre, la paix intérieure, et une forme de réponse à notre grand Pourquoi, « The Big Why ». Car il semblerait que notre âme nous ait choisi délibérément dans le but d’accomplir ce pour quoi elle aurait été programmée bien avant notre naissance. Et j’ai trouvé tout cela, ma foi, fort intéressant, encore une fois si l’on accepte de regarder la vie autrement, à travers un prisme différent et voir en la majorité des choses et des informations qui nous arrivent, des signes, des messages, ou ne serait-ce que des résonances avec ce que nous vivons, la phase que nous traversons, l’étape à laquelle nous en sommes dans notre vie.

Claudia et Rosa

Ma grand-mère maternelle s’appelait Rosa Nicolosi Furritana, et je ne sais pas grand chose d’elle. Son histoire est une sorte de mystère, cultivé par ma tante et ma mère, pour des raisons qui leur sont propres, comme nous en avons tous, quoi qu’il nous en coute de les préserver, comme on protège un secret d’Etat destiné à maintenir à tout prix la sécurité nationale sous peine de désintégration. Lorsque j’ai récemment demandé à ma mère de me fournir quelques informations sur la sienne pour mon compte personnel (et officieusement pour les besoins de ma chronique), elle a refusé net. Il faut dire que je n’y suis pas allée de main morte. Abruptement, maladroitement, comme le font parfois les filles avec leur mère, lorsque les émotions s’en mêlent. Toujours est-il qu’elle m’a répondu être bien consciente de mon manque et de ma quête de racines, et du « problème » que cela me posait certainement, mais qu’elle ne pouvait pas m’aider, prétextant qu’elle n’était elle-même pas sûre du peu d’éléments qu’elle et sa sœur avaient rassemblés, qu’elles avaient « fait leur sauce » avec ce qu’elles avaient trouvé, et qu’elle ne voulait pas je me « fasse la mienne ». Tels ont été ses mots. C’est la colère qui m’a envahie la première, suivie de près par un sentiment d’injustice et de frustration. Et certaines évidences se sont tout de suite imposées à moi, comme le fait que c’est justement le vide informatif, le fait de ne pas savoir, qui conduit indubitablement à l’extrapolation, et à la sauce en question. A chaud, j’ai écrit un email bien senti, acéré et sentencieux pour lui dire ce que je pensais de son attitude. Je ne l’ai jamais envoyé, et bien m’en a pris. Figurez-vous que j’étais alors dans la salle d’attente de mon ostéopathe, qui se trouve ne pas être un ostéopathe comme les autres puisqu’il est spécialisé dans la déprogrammation somato-psychique, coïncidence hasardeuse ou hasard coïncident. J’ai fait ma séance, non sans trouble, et c’est alors que j’ai compris ceci : vivre et avancer ne consiste pas à installer son chantier de fouilles familiales et se lancer éperdument à la recherche de ce que l’on ne sait pas dans l’espoir de découvrir ce que, en réalité, on sait déjà, mais ne voit pas. Vivre et avancer, consiste avant toute chose, à se défamiliariser. A trouver la clé des menottes auxquelles nos valises sont attachées, et à les détacher, pour enfin les lâcher.

Je vous laisse méditer sur cette belle citation de Matthew B Crawford (Nous et les autres), envoyée par une amie très chère exactement à ce moment-là car, vous l’aurez compris, le hasard n’existe pas pour moi, et qui a largement contribué à la naissance de cette chronique :

“C’est justement ce que font les artistes. Un artiste devra “se défamiliariser” de ses perceptions quotidiennes, qui dépendent de ses expériences passées et sont conditionnées par elles – y compris l’expérience d’habiter un monde absolument sans surprises. Il devra essayer d’adopter la perspective d’un petit enfant, ou celle que le philosophe empiriste attribue à tout être humain, mais qui est en réalité un accomplissement tout à fait subtil et extraordinaire. Certes, il n’y rien d’infantile dans l’art, mais il est indéniable qu’il nous montre le monde tel qu’il est perçu par une conscience momentanément libérée des projections suscitées par sa propre expérience et par les conventions sociales”.

Tomas Januska – True photography

Ma grand-mère maternelle s’appelait Rosa Nicolosi Furitana, et voici ce que je sais d’elle… Elle serait née le 19 janvier 1907, à Asmara, en Erythrée, autrement nommée la corne de l’Afrique. Je dis bien serait, car en réalité je n’en sais rien. L’Erythrée, intégrée à l’Ethiopie à cette époque, était régie par le calendrier copte, et j’ai toujours entendu dire que la date de naissance inscrite sur la carte d’identité française de ma grand-mère, n’était pas exacte. Son père, mon arrière grand-père, était un officier sicilien, l’Ethiopie étant alors sous occupation italienne. Quant à sa mère, elle était issue d’une famille d’immigrés indiens, venue comme beaucoup d’autres s’installer en Afrique orientale pour y faire du commerce. Elle aurait vécu à Asmara jusqu’à l’âge de 8 ans environ, et aurait ensuite été « rapatriée » par son père, avec sa mère, à Rome, où il avait pris pour elles un petit appartement près de la place d’Espagne. Elle a ensuite passé le reste de son enfance et son adolescence au couvent de la Trinité-des-Monts (Trinità dei Monti), occupé depuis 1828 par les Dames du Sacré-Cœur, où elle reçut une instruction française, dite d’excellence, dans un environnement religieux, chrétien et unisexe. Ensuite, vers la fin de l’adolescence, elle aurait été embrigadée dans les jeunesses mussoliniennes, assez brièvement d’après ce que j’ai compris, et aurait rapidement fui l’Italie pour la France, Marseille d’abord, puis Paris, où elle s’inscrivit à la Sorbonne. Elle rencontra alors mon grand-père, plus âgé, d’une famille protestante aisée, et travaillant à l’époque au Ministère des Finances. Voici les faits, tels que je les ai appréhendés à l’aide de ce que j’ai pu entendre au fil des années et des conversations, et des quelques informations parcellaires diffusées par ma mère.

La femme que j’ai connue enfant, adolescente et jeune adulte, était une femme qui avait clivé depuis longtemps déjà, et pris soin de ranger son passé dans le coffre-fort de sa mémoire, en en avalant la seule clé qui pouvait exister. Mais cette femme rayonnait d’une joie de vivre, d’une générosité et d’un amour rares. Elle était l’Amour. Elle était drôle, joueuse, rieuse, elle inventait sa vie et ses souvenirs comme ça l’arrangeait, et racontait ses histoires en leur donnant toutes sortes de nuances colorées. Elle chantait aussi, et dans ces moments-là, le passé pointait le bout de son nez sans frapper et l’on pouvait saisir des bribes de sa vie d’avant. Celle partagée avec ses amies chères, Dora, Josefina, et Carmela Mollica dite Mina, qui travaillait pour l’institut de Culture italienne à Beyrouth (J’ai d’ailleurs trouvé, chose improbable, son livre, Les contes du Mont Liban, publié en 1958, sur Amazon). Mais aussi celle, plus sombre, des premières années de sa vie, de celles passées au couvent, de son rapport à ses parents, à sa naissance, à son enfance, et de son court embrigadement, qui avait dû engendrer beaucoup d’émotions complexes. Lorsque nous venions lui rendre visite à Paris, elle nous emmenait nous promener dans les rues du 11ème arrondissement et il lui arrivait régulièrement d’entonner des chants engagés, pour ne pas dire fascistes, avec la gaieté, l’innocence et l’entrain d’un animateur de colonie de vacances, pour notre plus grand ravissement. Je me souviens encore des paroles, totalement incomprises à l’époque, ce qui donne à réfléchir sur la puissance et l’efficacité des outils d’asservissement et de fanatisation populaire, employés par certains dictateurs de l’époque qu’il est inutile de nommer.

Je me rappelle les traits de son visage et surtout la douceur de ses mains, petites, fripées et brunes, elles avaient la couleur de ses origines, exotiques, lointaines et épicées, un mélange d’Inde, d’Asie et de méditerranée. Quel paradoxe ! Tant de solarité et de légèreté dissimulant en réalité tant de trouble, de tristesse, et une souffrance si palpable qu’elle en devient un peu la vôtre, par héritage, par procuration, ce phénomène étrange de porosité transgénérationnelle qui vous enveloppe d’un voile, comme une seconde peau, une âme en cohabitation forcée qui ne demande qu’à être libérée.

Je me souviens aussi des Noëls au chic très protestant, que je passais, étudiante, au 44 de la rue du Bac, où ma grande-tante très distinguée me demandait toujours ce qui avait bien pu prendre à mon grand-père d’épouser cette « négresse ». Il me semble lui avoir répondu alors que, sans cette « négresse » je ne serais pas ici, et que mon grand-père, homme singulier à l’esprit libre, avait toujours eu un faible pour les femmes venues d’ailleurs, et de loin si possible.

Henri et Rosa

A 40 ans, ou dans ces eaux-là, mon grand-père qui ne faisait rien comme tout le monde, a quitté son poste au Ministère des Finances pour vivre sa passion, et devenir libraire de livres anciens. Le marché Brassens et les bouquinistes des quais de Paris n’ont rapidement plus eu de secret pour lui. L’appartement que j’ai le plus connu était celui du 83 boulevard Richard Lenoir. C’était un appartement biscornu auquel on accédait par un petit escalier partant d’une entrée toute sombre et pleine de fourbi. Une fois en haut, il fallait redescendre 3 marches à droites pour aller dans le salon, et 5 marches un peu plus loin à gauche pour arriver dans la cuisine. Les livres étaient partout, mais surtout dans la grande pièce du fond, que dissimulait une porte au bout de la salle à manger. Une pièce, non, je dirais plutôt un appartement annexé dont mon grand-père avait fait sa librairie et son bureau. Un véritable labyrinthe rempli de livres jusqu’au plafond. Je me souviens de l’odeur particulière du vieux papier, mêlée à celle du bois et de la poussière. Mais je me souviens surtout de la sensation que j’éprouvais à chaque fois que je passais cette porte : le mystère et le merveilleux que pouvaient bien renfermer ces histoires et ces aventures, et l’envie irrépressible de me plonger dedans comme dans une bulle spatio-temporelle qui me couperait du monde gaucher et de cette réalité qui me pesait déjà, un cocon, un refuge, une cabane au fond des bois, ma « safe-place » à moi.

Quelqu’un m’a confié récemment une croyance, celle que nos désirs profonds et nos inclinaisons se formaient très certainement dès l’enfance, et qu’il nous appartenait adulte de nous en souvenir lorsque nous commencions à nous poser des questions sur le sens à donner à notre existence. Alors, peut-être que c’est bien à cet endroit-là, qu’est né mon goût pour l’écriture et la mise en mots. Défaire, délier, rembobiner, découdre et dérouler, déconstruire pour regarder, voir, se (re)construire et s’envoler…

Sur ces paroles philosophes, j’ai choisi de conclure cette chronique par une note de cuisine italienne.

Je vous souhaite à tous un très beau week-end ensoleillé !

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